Plusieurs jours enchanteurs passèrent comme un rêve dans la Maisonnette .... Tout avait une fin cependant et était venu le temps pour Mailla de regagner PARIS avec la belle Aimée toujours à ses basques.

Et ce furent des adieux déchirants sur le pas de la porte de la demeure de Sophie décidée à rester encore quelques semaines dans son hâvre de paix. La paix... elle allait bientôt la perdre, celle du coeur, de l'esprit, des sens devant la découverte qui bientôt se ferait jour !

La femme de chambre de Sophie, habituée du désordre laissé par les invités à chacun de leur passage, s'empressa de remettre un peu d'ordre dans les chambres du premier étage quelque peu bousculées par Mailla et Aimée de Coigny. Qu'elle ne sera pas sa surprise de constater que la petite ex-Duchesse y avait laissé son écritoire d'où dépassaient encore quelques missives. Aussitôt elle amena à sa maîtresse le petit meuble que Sophie prit en main. Le parchemin dépassant était par trop tentant à lire mais ce qui l'étonna davantage encore c'est de constater une écriture qu'elle connaissait trop bien, et pour cause, c'était celle de Mailla.

La tentation devint trop vive, elle se devait d'en explorer le contenu. Pauvre Sophie que la curiosité allait plonger dans le désespoir ! Elle était trompée et trompée deux fois puisque l'amant et l'amie étaient de conivence. Elle ne pouvait y croire ! Ses pauvres yeux, qu'elle avait tant fragiles,  baignés de larmes lui faisaient un mal atroce. Sophie de ce jour tomba malade, malade de dépit, de colère, de connaître cette vérité qui petit à petit, insidieuse, s'était infiltré en elle tel un poison violent.

Quelle farce odieuse lui jouait ces deux là ! Alors, passée la honte de s'être faite bernée, passé le chagrin cruel de la perte de l'aimé, passée l'étrange sensation qu'il faut mourir pour renaître mieux et anéantir le mal, elle recopie les lettres qui ont brisé sa vie et les leur envoie, renvoyant ces preuves qui l'ont tuée. Vaillante mais sombre à la fois, elle cherche à leur rendre le mal qu'ils lui ont fait, là sous ses yeux, sous son propre toit.

Après la 17ème lettre d'amour qu'elle a écrit à Mailla, voici celle de l'interrogation. Mais, entre-temps, elle lui a demandé fermement de quitter le 2 rue Matignon où elle le loge gratis depuis tant d'années. Il n'a plus qu'à demander l'hospitalité à Aimée de Coigny à Epinay sur Orge où elle loge encore avec ses amies de Bellegarde.

" le bruit court que tu vas épouser Madame de Coigny, mon tendre ami.. Quoique je ne croye pas, pour le moment, au fondement réel de ce bruit, je ne peux continuer d'accepter une promesse contraire à une chose si naturelle et qui fut ma manière de sentir, me parut toujours si conforme à ton bonheur. Je te rends donc la promesse que tu m'as faite de n'épouser jamais que moi et je rétracte toute celle par laquelle je répondis. Nous ne pouvons d'ailleurs avoir plus longtemps une habitation commune et je te prie d'en choisir une autre à ton retour......"

En effet, de ce moment, Mailla est à Bordeaux pour quelques jours...

mEULAN_VUE_DES_MUREAUX

Vue générale sur Meulan

Cette union, qu'elle pensait indissoluble tant pour elle que pour combler Eliza, va t'elle ainsi s'arrêter par le seul fait d'une passade amoureuse de l'inconstant ? Elle sait Aimée incorrigible séductrice mais comment aurait-elle pu prévoir qu'elle s'en prendrait au seul homme qu'elle aimait elle Sophie !

A son retour, Mailla lui répondit une longue et terrible lettre. Exclu du Tribunat et de la vie publique avec certains des amis de Sophie comme Benjamin Constant, Ginguéné... Mailla que sa parenté avec Joseph Garat lui avait valu une certaine notoriété, n'était pas de taille à soutenir celle-ci malgré la fondation du journal d'opposition intitulé "Le citoyen Français" dont il s'était octroyé une partie de la direction. C'est de Bordeaux qu'il va donc lui écrire la longue lettre de rupture et d'explications que Sophie recevra comme un camouflet !

Plus qu'une explication, cette lettre comporte toute la rancoeur d'un homme assez fat et inconscient, un homme qui ne méritait nullement l'amour sublime de cette femme non moins exceptionnelle car, de tompeur il devient accusateur !

"Vous avez fait justice Sophie pour la faire entière, complette, vous avez eu le droit de fouiller dans une écritoire que vous n'aviez pas celui d'ouvrir, pour y chercher la preuve de conviction de deux coupables, vous avez eu le courage et la force de la copier toute entière cette pièce de la trahison et de la perfidie, comme vous l'appeliez. ........... "

Comment peut-on écrire de tels mots à une femme qui vous a tant aimé, que vous venez de tromper honteusement ! Mailla continuera sa prose par des reproches incessants et sur l'amitié toujours présente que Sophie a eu pour le "grand homme" : Condorcet et sur celui d'avoir voulu façonner Mailla à cette image.

Une lettre interminable, de plusieurs feuillets où tout se mélange, le passé, le présent, l'avenir incertain et l'aveu de l'impuissance à faire disparaître de la pensée de Sophie "son" Condorcet.

".... dans vos bras j'ai été sans cesse poursuivi par l'image de celui qui y remplit une place; vous étiez quelquefois étonnée des accents douloureux qui m'échappaient. Je vous disais que c'étaient ceux du plaisir, c'étaient des cris de désespoir. Vous jugerez de ce que j'ai souffert en vous rappelant que mon âme seule a été la confidente de cette horrible situation. Je veillais sans cesse sur votre réputation pour la sauver des mouvements de ma douleur et des mouvements de votre imprudente activité..."

Et enfin, l'aveu de la faiblesse de la chair pour Aimée de Coigny ! tel un poignard qu'il lui plonge dans le coeur pour mieux la punir.

" si vous me demandez pourquoi j'ai amené Madame de Coigny chez vous puisque j'étais devenu son amant, je vous répondrai sincèrement que c'était parce qu'il m'était devenu impossible de m'en séparer et que je voulais vous épargner la douleur que vous souffririez si je vivais loin de vous.. J'ai été perfide en vous cachant ce nouveau sentiment, comme je l'avais été depuis trois ans, en vous cachant les déchirements auxquels vous aviez condamné mon âme....Si c'est là une perfidie qui doivent guérir votre douleur par le dégoût, je me consolerai encore d'être vu par vous d'un pareil regard (...) je vous laisse le choix des moyens qui doivent amener la rupture à laquelle vous êtes décidée. Je ne me permettrai qu'une réflexion dont vous-même, votre fille et la femme que vous unissez à mon sort seront les objets. Quelle que soit votre douleur, rien ne peut rendre incapable de justice, de générosité et de décence. En séparant votre vie de la mienne, vous y mettrez des ménagements qui épargnent à vous et à votre fille les suites qu'entraîne dans l'opinion une rupture d'éclat, et à Madame de C.... les dangers auxquels l'exposeraient les réflexions qui en naîtraient. Quant à moi, vous pourrez me traiter de la manière qui pourra le plus soulager votre douleur, vous pourrez dire sur moi tout ce que j'ai tu sur vous. Je n'en serai pas moins enchaîné toute la vie au respect de votre caractère par le profond et indestructible sentiment que vous m'avez inspiré. Je n'en suivrai pas moins tous vos jours du désir qu'ils soient heureux et du regret de n'avoir pas pu faire ce bonheur...."

Et c'est encore Sophie qui va s'humilier à répondre, à se traîner aux pieds des deux complices qui viennent de faire son malheur. Après une première missive où elle lui demande de lui rendre ses propres lettres, ses portraits - elle lui en avait dédicacé plus d'un et surtout un très beau nu où, alanguie, elle semblait l'appeler à le rejoindre - Sophie, va soudainement se fâcher devant le refus de Maillia d'accéder à ce désir et, pour cause, c'est une précieuse monnaie d'échange pour qui joue inconsciemment avec la fortune des autres !

Il sait que les lettres de Sophie sont monnayables, les portraits également et il refuse toute transaction. Entre temps, elle a encore reçu de l'inconstant une très longue lettre qui l'a fait changer de ton, et même lui fait reprendre espoir ! Où sont donc passées les bonnes résolutions de notre Sophie, où est son sens critique, ne voit-elle point la situation ambiguë dans laquelle il l'a met ? Ne voit-elle point qu'il se joue de sa faiblesse ? Sophie tombe dans l'irrationnel et elle n'est pas au bout de ses peines.

Vous souhaitez connaître la suite ?? N'oubliez pas mon ouvrage dont référence ci-dessous toujours d'actualité aux Editions CHRISTIAN PARIS 6ème rue Littré.

tous droits réservés (extrait de Sophie de Grouchy Marquise de Condorcet Editions Christian par Madeleine ARNOLD TETARD 2003)