En septembre 1796, Sophie de Condorcet a rencontré Mailla GARAT qui s'est fait embaucher à la "Décade" et à la charge de suivre les séances des deux assemblées : celle des anciens et celle des cinq cents. Chacun y trouve un rôle, tant son oncle (Joseph GARAT) pour la politique étrangère, tant Cabanis pour la littérature étrangère, tant Marie-Joseph Chénier (frère du poète André Chénier guillotiné en 1794) pour la littérature française et Daunou pour la politique générale. Voilà donc de quoi réjouir le coeur du petit journaliste dont s'est entiché depuis quelques semaines Sophie qui, elle-même, se rassure de cet emploi car elle le veut à l'image de l'homme idéal qu'elle a entrepris de "construire"... peut être un peu trop à l'image de Condorcet sans aucun doute.. !

Ce sont des journées de promenade, de riantes excursions, un couple normal dans un Paris redevenu agréable à vivre tout au moins pour les amoureux car la longue file des gueux, de plus en plus nombreux, hantant les quartiers même les plus huppés, et est de plus en plus importante et inquiétante.  Sophie soulagera bien souvent leur misère par quelques subsides bienvenues quant elle ne leur donne pas, carrément,  quelques vêtements dont elle n'a plus l'usage...

Mailla assistera, avec elle, au mariage de Charlotte Félicité, la soeur de Sophie, qui unit sa destinée au tendre Pierre Georges Cabanis dont elle a déjà une fille et tous leurs amis sont là : les Talmat, les Garat, et bien d'autres.

Bien que Sophie et Mailla soient installés dans le petit hôtel particulier qu'elle a réussi à acheter au sortir de la Révolution au 2 rue de Matignon, elle passe désormais le plus clair de son temps près de Villette où elle a vécu étant enfant, à Meulan très exactement, où elle a acquit l'ancien couvent des "Dames Annonciades". Modeste demeure pour notre Marquise sortie indemne des affres de la Révolution et qu'elle appellera désormais "la Maisonnette" et où les travaux d'embellissement de de remise en état la requièrent désormais bien souvent à la surveillance de leur avancement.

Ce bâtiment provenant de l'ancien couvent fondé en 1642 par Anne d'Autriche suite au voeu qu'elle avait formulé de donner un abri aux religieuses de l'Ordre des Annonciades si elle venait, enfin, à devenir mère après vingt ans d'un mariage stérile, a été vidé de ses occupantes en 1793 sur ordre de la Convention et, depuis, est passé tour à tour dans les mains de différents acquéreurs qui l'ont racheté à la ville de Meulan comme bien national échu à la commune.

Sophie s'est ainsi rapprochée de la propriété de Villette où vit toujours son père, le vieux marquis de Grouchy entouré de ses chevaux, de ses chiens de chasse, mais bien souvent malade et qui  demande, bien souvent,  à l'un ou l'autre de ses enfants le sacrifice de s'éloigner de la vie parisienne pour venir lui tenir compagnie. Sophie a donc saisi l'opportunité qui s'offrait à elle après qu'elle eut regagné quelques subsides des biens de Condorcet et les siens et, après un premier essai d'achat d'une propriété dans le Sud de la banlieue parisienne, elle acquiert enfin Meulan en 1798.

scondorcet

Sophie dans la splendeur des ses 28 ans en 1793

(auto-portrait propriété de la famille La Tour du Pin )

Avec armes et bagages, Eliza et la vieille nounou de cette dernière, qu'elle appelle Beauvais, elles sont donc parties sur les routes chaotiques par le coche de Paris qui les laisse à Saint-Germain-en-Laye encore appelé "Montagne du Bel Air"... d'où elle récupèrent celui menant à Meulan.

MAISONNETTE_ANNONCIADES_MEULAN

"La maisonnette à Meulan"  état d'aujourd'hui...

Et c'est ainsi, très souvent, depuis que cette maison est le reflêt de son nouvel amour car, elle ne le cache pas,  c'est pour Mailla qu'elle a déniché ce nid d'amour perché sur la colline dominant Meulan. Comme elle l'aime la "maisonnette".

De ce hâvre de paix, elle écrit à son bel amoureux de longues lettres brûlantes d'amour car Mailla a été dépêché au début de février 1798 par son oncle Joseph, Ambassadeur à Naples, comme secrétaire particulier de ce dernier. Il a promis à Sophie de revenir au plus vite... Ce voyage le réjouit malgré tout,  lui faisant découvrir des contrées inconnues et magnifiques mais, Sophie espère de tout son coeur qu'il sera court ce voyage et le ramènera plus amoureux encore auprès d'elle, d'autant que Joseph Garat, face à un roi de Naples Bourbon, pourrait bien voir sa carrière d'Ambassadeur réduite à une portion congrue ayant voté, comme beaucoup de députés, la mort de Louis XVI quelques cinq ans auparavant ...

Elle compte bien là dessus la fine mouche Sophie, d'autant qu'on lui fait une cour pressante par ailleurs et qu'elle a peine à se débarrasser de l'inconvenant amoureux transi qui la poursuit de ses assiduités...

Alors, à Meulan, "Soph" attend son "Mail" comme ils aiment à se surnommer...

Au rez-de-chaussée de la maison se trouve encore une belle salle voûtée sur croisées d'ogives, un petit salon aux boiseries peintes en gris avec de jolis filets bleutés qui lui rappellent le salon de Villette et, en suivant, un grand salon de réception, car elle va recevoir notre Sophie et du plus beau monde ..., duquel on accède à une superbe salle à manger qu'elle a voulu à son image : sobre mais accueillante.

Au premier et au second étage, elle a fait aménager les chambres à coucher, la sienne en particulier qui donne sur la belle vallée de la Seine s'étendant, majestueuse, au pied de la terrasse et la ville de Meulan tente de se fait belle pour sa Marquise,  avec ses trois églises dont une seule restera debout de la folie destructrice des hommes du siècle suivant.

Meulan comptait en effet, trois églises paroissiales avant la Révolution, également trois églises monastiques, deux chapelles et celle, troglodyte, qui se trouve dans le parc de la "maisonnette" et que Sophie découvrira bientôt comme un refuge abritant cette passion folle qui la lie à Mailla. Aucune n'est encore rendue au culte en 1798 et encore moins celle du centre de la ville dédiée à Notre-Dame qui a été transformée en 1791 en halle aux grains et vidée de tous ses attributs, quant à celle de l'Île du Fort au milieu des deux bras de Seine, elle est devenue un grenier à fourrage et sera sous peu démolie, seuls deux pieds droits historiés subsisteront de cette destruction rappelant qu'ici se trouvait une maison de Dieu. Quant à Saint-Nicolas, que Sophie voit chaque jour de ses fenêtres puisque l'église est en contre-bas sous celles-ci, elle ne rouvrira au culte qu'en 1802 et demeurera la seule paroisse subsistante.

Un peu plus à l'Est de la ville, s'étend le long ruban de "l'Île Belle", nommée ainsi par le bon roi Henri IV lorsqu'il vint aider la population meulanaise à bouster hors les murs le puissant Duc de Mayenne en l'an 1590, île formée de multiples petits îlots renfloués au 17e siècle.

Sophie ne se lasse point de contempler le paysage du haut des étages où sa vue se perd à l'infini. Les arbres touffus du parc lui font souvenir de ceux de Villette tout proche. Le jardin qu'elle ornemente pour plaire à Mailla fait l'affaire des jardiniers qu'elle a embauchés en ville, tel que Joseph Lamy qui se fait un devoir d'agrémenter le parc de la Marquise avec grand soin..

Pour être moins seule, elle s'entoure de ses chères amies : Madame Vernet y est son hôte privilégiée, Julie Talma bien sur également et les incontournables : Madame Beauvais son éternelle nounou et la nouvelle nurse anglaise d'Eliza sans oublier bien sur, Charlotte Félicité qui délaisse parfois Cabanis pour venir se réfugier auprès de cette soeur qu'elle admire tant !

Le soir, dans le calme de sa chambre, Sophie écrit à Mailla dans une robe de mousseline, laissant ses cheveux courrir sur ses épaules rondes, au gré de leur fantaisie, une plume en main, qui ne la quitte guère malgré les douleurs arthrosiques qui commencent sérieusement à la tourmenter, elle lui écrit son bonheur, son attente, le souvenir qu'elle a de leurs épanchements :

......." Un soleil radieux nous a accompagnés jusqu'ici hier mon Mail et a un peu soutenu mon coeur contre l'émotion dévorante qui l'a saisi en te quittant et qui s'est trop renouvelée en revoyant le coteau où est notre maisonnette.. Bien peu de moments de sommeil m'ont absentée cette nuit de ton image... toujours si vive loin de toi et qui l'est encore plus que jamais... Je n'espère pas de santé de cette petite course, parce que loin de toi, éloignée de l'atmosphère qui est ma vie, le sentiment

vue_prise_de_l_hospice

                                                                                                                      Meulan

du repos et du bonheur ne peut entrer dans mon coeur et dans mes veines. Ce doux sentiment renaîtra sans doute dans les jours fortunés que tu me promets et qui seront tout à toi quelqu'ils soient...

Cher ami, cher bonheur, toujours mon bonheur même au milieu du souvenir le plus atterant, des inquiétudes les plus mortelles, je t'embrasse, je t'aime, je te vois, je te regrette, j'aspire à sentir à côté de toi ces douces impressions de la nature qui, tout au contraire de celles des villes s'accordent bien avec l'amour et avec tout ce qui peut honorer et illustrer ta vie... Dis à Beauvais que mon père est plus aimable pour moi que jamais, qu'il me donne le jardin de Giroux et toi, songe que te voilà libre de couvrir le jardin de la maisonnette de ces grands arbres que ton imagination fait pousser comme des fusées, de ces gazons toujours verts pour lesquels tu fais jaillir de la montagne des sources intarissables. Plaisanterie à part, j'arrangerais ce jardin pour ton goût, pour tes yeux, puisque ton dîner en légumes et en fruit n'en a plus besoin... Garde cette violette contre ton coeur jusqu'à ce que le mien y soit ..

Quelle plus belle lettre d'amour que celle-ci, si touchante, si plaisante, venant d'une femme qui vient d'accompagner son amant au coche le ramenant sur ce Paris qu'elle déserte de plus en plus pour se réfugier dans cette campagne qu'elle chérit sans doute encore plus que lui..

Mais l'inconstant Mailla revenu d'Italie après cinq mois d'absence où la présence de Joseph Garat n'a effectivement pas été la bienvenue à Naples, fait soudain frémir l'instinct de cette femme hors du commun.. Elle ne saurait pourquoi et comment le dire mais Mailla a changé. Il ne tient plus en place, à peine est-il à Meulan, qu'il veut déjà repartir à Paris comme si une onde de choc avait brisé le bel élan du jeune journaliste envers elle.. Et de plus en plus le voilà qui s'absente sans donner d'explication !

Des explications que même Eliza revendique en tant que "fille" de Mailla en lui adressant ces mots que l'on sent dictés par le désir de bien faire et surtout  l'espoir de revoir le sourire refleurir sur la bouche de sa maman...

Je t'écris Maillia pour savoir comment tu te portes, car tu ne m'as pas donné de tes nouvelles petit coquin qui oublie comme cela sa fille.. Ah ! c'est bien joli de ne pas lui écrire, ni venir la voir ainsi que sa maman qui a eu des douleurs dans le col (cou) depuis trois jours. Mais cela va beaucoup mieux. Je te prie de t'en aller sur les boulevards et tu verras des marchands de petites images de m'en acheter des jolies et de venir me les apporter.. Madame Vernet, Madame Talma, Monsieur Salaville, maman te font bien des amitiés. Ta fille qui t'embrasse (Eliza de Condorcet)

Mesdames Vernet et Talma ont effectivement leur chambre et sont quasi à demeure à Meulan mais d'autres également allaient bientôt rejoindre le Salon de la Marquise alors qu'Eliza qui revendique à Mailla le droit d'être sa "fille", en oublierait presque les précieux "conseils à ma fille.." .que son père, le vrai, lui a laissé en mourant. Il est vrai qu'elle l'a si peu connu ce père que pour elle, Mailla Garat est à son encontre, ce papa qu'elle désire tant et qui lui manque tant !

à suivre...

2Fi067_026_Le_ch_teau_de_Sillery

Le château de Sillery Epinay sur Orge où Sophie habita quelque temps entre 1796 et 1798

Madeleine ARNOLD TETARD

tous droits réservés (extraits de la "Dame de coeur" 2003)

L'orthographe et la tournure des phrases de Sophie ont été respectées.