Le 8 juillet 1793 sur la dénonciation du moine défroqué Chabot un député du Tiers Etat, Condorcet est décrété d’arrestation par la Convention. Les scellés sont posés au 505 rue de Lille, où ils ont toujours leur appartement et bientôt à Auteuil. Condorcet a cependant réussi à fuir, tout d’abord caché chez la veuve Helvétius, puis emmené par Cabanis, Pynel et Garat rue des Fossoyeurs (actuelle rue Servandoni) au n°15 chez la veuve du peintre sculpteur Vernet après un court passage dans l’hôtel du ministère où Garat n’hésita pas à le cacher pendant toute une nuit.

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Auto portrait de Sophie (pendant la Révolution)

Dès le 9 juillet il est donc à l’abri chez Rose Marie Vernet, admirable femme qui ne cherchera pas à connaître l’identité de son pensionnaire, privilégiant au premier chef sa sécurité comme elle le faisait pour plusieurs inquiétés qu’elle cacha ainsi pendant des mois.

Sophie, dès ce moment, entre aussi en clandestinité. Elle rend cependant visite à Condorcet déguisée en paysanne faisant à pied le chemin depuis sa retraite chez Madame Helvétius jusqu’à Saint Sulpice où se terre le proscrit.

Tout cela les ébranle tous les deux, d’autant que nombre de leurs amis passent devant l’accusateur public et sont conduits aussitôt à l’échafaud, sans que ni l’un ni l’autre, ne puissent rien faire pour arrêter cette tuerie, ce massacre gratuit qu’ils étaient loin d’imaginer dans leur enthousiasme révolutionnaire de 1789.

Sophie continuera ainsi de faire l’imprudente pendant des mois et l’incite à continuer la rédaction de « L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain » qu’ils ont envisagé à deux et pour lequel le marquis de Condorcet avait déjà commencé à rédiger avant sa fuite. Ce monument de travail restera, à jamais, l’un des plus bel ouvrage de philosophie que l’illustre penseur nous ait laissé et Sophie en est bien la cheville ouvrière auquel elle rajoutera une Préface magnifique.

Mais le travail n’est pas tout et il ne peut plus supporter le poids de cette affreuse solitude et l’angoisse de savoir Sophie et Eliza en butte à la vindicte révolutionnaire.  Pour Eliza justement, il écrit « Avis d’un proscrit et conseils à ma fille » où l’on y retrouve le cœur et la générosité de cet homme hors du commun mais aussi le raisonnement d’une Sophie admirable qui le poussait à ne point renoncer tout à fait à espérer.

Le 3 octobre de cette tragique année, la Convention condamne le marquis de Condorcet à la peine capitale ! Il n’y a plus d’espoir. Le 31 de ce même mois, la plupart de ses amis Girondins qui n’ont pu s’exiler sont guillotinés sur la place de la Révolution. Vingt et un de ces hommes périront de la seule volonté de Fouquier-Tinville et de ses sbires.

Cabanis suggère alors à Sophie de demander le divorce ! proposition incongrue dans un tel moment mais c’est pour préserver ses droits et ceux d’Eliza qu’il lui conjure d’en passer par là avec l’accord de Condorcet qui là encore trouve une nouvelle épreuve même s’il sait que Sophie ne désire pas du tout cette séparation. Elle sera entérinée le 14 janvier 1794 par la Municipalité d’Auteuil auprès de laquelle elle a déposé le recours.

Condorcet entre alors dans une phase de désespoir tel que Sophie est à craindre pour sa santé mentale et physique. Elle lui écrit « Je te conjure au nom de ce je sens pour toi de calmer ta tête, ne veux tu donc plus avoir soin de ta vie ? Aie du moins pitié de la mienne. Je te serre, en t’en conjurant, contre mon cœur… »

Alors le marquis continue d’écrire, pour sa fille, pour Sophie, pour le monde entier. Mais le 25 mars n’en pouvant plus et ne voulant mettre en péril son hôtesse qui craint une descente du comité de salut-public, il s’enfuit, habillé en paysan et bien décidé à se faire passer pour Pierre Simon l’ancien père nourricier de sa fille, en se disant au service de ses anciens collègues Trudaine et Dionis du Séjour.

Tout d’abord, il se rend à Fontenay-aux-Roses chez ceux qu’il croit encore ses amis : les Suard, mais trop pleutres, en proie eux-mêmes à la peur d’être dénoncés, ils refusent de lui donner asile. Aussi va t’il parcourir de nombreux villages mais épuisé par six mois d’inaction, il n’a plus guère de forces d’autant qu’une mauvaise attaque l’a déjà affaibli quelques mois plus tôt et il arrive, il ne sait trop comment, à Clamart rebaptisé depuis peu « le Vignoble ».

C’est une omelette qui va le perdre !

A l’aubergiste, le sieur Crépinet,  qui l’accueille en le regardant de travers, il va commander une omelette de douze œufs ! Stupeur … a t’on jamais vu autant d’œufs pour une seule bouche … Sont attablés dans l’auberge plusieurs sans-culottes qui n’ont pas leurs yeux dans leurs poches et qui observent chez ce citoyen des manières beaucoup trop raffinées pour qu’il soit l’un des leurs..

François Bréau et Nicolas Claude Champy les deux rustres, triomphants et ayant reconnu la « qualité » du client, l’emmènent derechef, sans ménagement, et sans qu’il n’ait eu le temps de finir l’omelette qui l’a, en quelque sorte, dénoncé au comité de salut public le plus proche à savoir à Bourg l’Egalité (Bourg la Reine).  Là il déclare, comme il l’a prévu, s’appeler Pierre Simon, être né à Ribemont dans l’Aisne (ce qui est véritable…) et avoir été Valet de chambre momentanément sans emploi du fait que ses employeurs ont été guillotinés !! Mais il ne convainct personne avec ses dires, ses manières sont trop polies, ses mains trop fines pour être un Domestique.. Il est fouillé et l’on retrouve sur lui, la montre d’argent marquée du chiffre « G » qu’Emmanuel de Grouchy lui a donné quelques mois plus tôt .. Un ouvrage « Horace » et quelques menus objets qui ne font plus aucun doute sur la qualité du personnage.

Il est interrogé sans relâche toute la journée mais le lendemain point d’interrogatoire, il est laissé seul dans une cellule étroite où il a été jeté avec une seule cruche d’eau saumâtre et un quignon de pain rassis.

Pauvre cellule qu’éclaire à peine une petite ouverture grillagée, sombre, humide. Une table dans un recoin sur laquelle se trouve un encrier garni d’une plume, un bougeoir sans bougie, une étagère surplombe la table sur laquelle se trouvent quelques vaisselles laissées là par l’ancien « locataire », deux livres dont l’Horace qu’on lui a rendu et qu’il a rangé soigneusement pour le relire, plus tard… et dessous une patère qui supporte le chapeau de mauvaise paille et le foulard qui, l’avait-il pensé, l’auraient protégé d’être reconnu.

Il ne passera que deux nuits dans ce taudis du 27 au 29 mars 1794 jour où il sera retrouvé mort ayant peut être avalé la dose de stramonium et d’opium qu’il avait reçu de Cabanis et partagé avec Jean Debry…

Mais s’est-il réellement suicidé ? Comment ne pas penser, que les gardiens n’aient trouvé sur lui, après la fouille en règle, le poison ! L’avait-il soigneusement caché dans une poche invisible de son gilet ? Sa montre a été confisquée ainsi qu’une bague qu’il portait au doigt avant son arrestation et qui logiquement devait contenir « le pain des frères »… 

Est-il simplement mort d’une crise cardiaque ou d’une rupture d’anévrisme…? Le procès verbal de décès constate qu’il a « la face tournée vers la terre, les bras allongés le long du corps, les mains non garnies d’armes ni d’instruments qui puissent faire présumer le suicide »… Du sang sort de ses narines et le médecin chargé de l’examiner a conclu à une mort par apoplexie sanguine !! (rectification de l’acte de décès établi le 21 pluviôse de l’an III à la demande de Sophie de Condorcet et de Cabanis médecin pour rétablir l’identité de Condorcet inhumé sous le nom de Pierre Simon – AM Bourg la Reine)

Saura t’on jamais la cause réelle de sa mort ? Avait-il pu dissimulé le poison pendant son interrogatoire ? Est-il vraiment mort d’apoplexie comme semble l’avoir remarqué le médecin légiste ? Nul ne le saura jamais.

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Condorcet en exil..

Sophie cependant, ignore encore tout du sort de son époux, ce que Madame Vernet lui cachera d’ailleurs pendant de longues semaines encore. Elle le croit émigré en Suisse et personne ne la contredit… C’est ce que lui a fait croire la veuve Vernet en lui amenant les manuscrits de L’Esquisse et  L’avis d’un proscrit à ma fille que Sophie récupère ainsi sans se douter un seul instant du drame qui s'est déroulé à Bourg l'Egalité.

Sophie de Condorcet est de ce moment complètement ruinée. Tous les biens de Condorcet et les siens  sont saisis comme propriété d’émigrée alors qu’il n’en est rien puisqu’elle se trouve toujours à Paris, elle relèvera fièrement la tête après avoir enfin appris la terrible vérité et demandera à être enlevée de cette liste d’émigrés avec l’acharnement qu’on lui connaît, ce qui n’interviendra qu’en 1798 où elle pourra enfin récupérer une partie de ses biens et de ceux de son défunt mari pour Eliza….

Si vous souhaitez connaître la suite …

Madeleine Arnold Tétard « Sophie de Grouchy, Marquise de Condorcet, la dame de cœur » Editions CHRISTIAN 2003 – tous droits réservés -

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couverture de l'ouvrage

(reproduction interdite)