Le 20 septembre 1791, Condorcet est élu député à l'Assemblée législative mais choisit de se réfugier quelque temps à Auteuil chez Anne Catherine Helvétius veuve du célèbre philosophe mort depuis quelques années.

Dès 1789, Condorcet y avait amené sa jeune épouse. Sophie combla d'aise, par sa beauté, mais surtout par son érudition tout ce petit monde d'idéologues. Heureuse elle le fut de retrouver le jeune Cabanis élu en 1789 avec Jacques François Baudelaire un prêtre défroqué, officier municipal, tandis que l'un de leurs amis, Laroche, était élu Maire. Sophie et le marquis trouvent refuse dans une petite maison dépendante au 2 grande rue chez la dame Pignon qui leur loue, pour quelques livres plusieurs chambres, une antichambre, et une cuisine.

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Pierre Georges CABANIS

Ils y apporteront quelques meubles et de quoi orner cette modeste demeure bien loin d'égaler le magnifique appartement du quai de Conti ou encore celui de la rue de Lille qu'ils ont conservé malgré tout espérant toujours une Révolution favorable. Auteuil ne devrait être qu'un refuge d'été et ils gardent l'intention de regagner Paris dès que la tourmente s'apaisera...

A peine installés à Auteuil, ils se mêlent à la vie communale, inaugurent la toute nouvelle Maison Commune en suivant un cortège de jeunes filles escortées des Gardes Nationales voisines venues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau et celui de Monsieur Helvétius. C'est bien dans cette modeste banlieue qu'ils vont vivre les plus doux moments de leur courte vie conjugale. L'agitation est latente et la vie à Paris est devenue irrespirable après les journées qui ont succédé au 10 août où la folie des hommes s'est encore déchaînée.

Lorsque l'on fête en septembre l'anniversaire de Monsieur de Condorcet, même Emmanuel de Grouchy fait l'effort de venir saluer sa soeur et son beau-frère pour ses 49 ans et offre à ce dernier une magnifique montre à gousset marquée de son chiffre "G"... ce détail aura son importance..

Le 19 janvier 1793, Condorcet réclame à la Convention l'abolition de la peine de mort, mais n'a-t'il pas plutôt fait cette déclaration que cette même Convention vote la mort du roi. Condorcet lui a voté pour "une peine aussi lourde que possible sans que ce soit la mort" ! Il est bien le seul... A part Brissot et quelques Girondins qui ont voté pour le sursis, la majorité des députés lève la main pour condamner Louis le Seizième, dernier des Capetiens, à une mort infamante sur l'échafaud de la Révolution !

Alors va commencer une période de peur, réelle, tangible, insidieuse, une peur de tous les instants... Grâce à Sophie, l'impétueuse petite marquise qui a commencé la rédaction définitive de la traduction de l'ouvrage d'Adam Smith "La Théorie des sentiments moraux" à laquelle elle ajoute ses propres réflexions en ce qui allait devenir LETTRES SUR LA SYMPATHIE, et avec le soutien de Cabanis et de Jean Debry, le marquis de Condorcet trouve encore quelques ressources pour soutenir ses idées et pour ne pas sombrer tout à fait dans la mélancolie de l'instant.

Mais bientôt, allaient venir les temps tragiques de la douleur... Paris est si triste, on n'y rencontre que des visages apeurés, des mines pâles et allongées, un Paris où l'on n'entend plus que jérémiades et mauvais présages... écrit la Duchesse de Fleury dans ses Mémoires.. Et, de fait, les choses vont aller de plus en plus mal pour le marquis de Condorcet.

Le 31 mai 1793, un décret de la Convention nationale portant le n° 922 a supprimé la commission des douze et le comité de salut public, déterminée à suivre la trace des complots qui lui ont été dénoncés à la barre et qui sont contre la sûreté de la République et la représentation nationale. Elle décrète que le 10 août suivant : une fédération générale et républicaine sera formée à Paris ! Le 2 juin, la même Convention avait décrèté l'arrestation de certains de ses membres, principalement les Girondins dont fait partie Condorcet ainsi que plusieurs de ses amis, comme Brissot !

Le marquis a déplu par son appel "aux citoyens français sur la nouvelle constitution" et il sait qu'il n'a plus longtemps à goûter de la liberté; cette liberté qui lui est si chère et que prône l'esprit des Lumières. Alors avec Jean Debry, ils partagent "le pain des frères"..

Là se pose la question de savoir si Condorcet a été franc-maçon ? Comment en aurait-il pu être autrement dans le milieu philosophique du 18e siècle qu'il fréquentait - La Maçonnerie attira durant ce siècle une nouvelle race qui fera bien parler d'elle : les intellectuels - on ne les appelait pas encore ainsi d'ailleurs - aussi comment ne pas penser qu'il fut introduit par l'un ou l'autre de ses amis dans cette Loge des IX soeurs qui tenait séance ou plutôt salon chez la veuve Helvétius dans la continuité de celle du philosophe défunt qui en était l'un des principaux "acteurs". Il fut très certainement parrainé par Fréteau, en même temps que Dupaty, sans doute en l'année 1775 alors que le Duc de Chartres assurait discrètement la présidence du Grand Orient de France. Helvétius mort, Voltaire héritera de son "tablier" en 1778 un mois tout juste avant son propre trépas.

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L'oeuvre maîtresse de Condorcet

Le marquis de Condorcet dont la pensée était calquée sur la leur, ne pouvait qu'être franc-maçon et c'est Pierre Georges Cabanis, autre initié par Madame Helvétius, qui se chargera de fournir au marquis et à Jean Debry ce fameux "pain des frères" poison dont parle le Conventionnel en ces termes dans une de leur correspondance : "à Auteuil, ce jourd'huy, 30 juin 1793, à minuit, Condorcet proscrit par l'exécrable faction du 31 mai dernier, avant de se dérober au poignard des assassins, a partagé avec moi, comme don de l'amitié qui nous unit, le poison qu'il conserve pour demeurer en tout évènement seul maître de sa personne".

à suivre

Madeleine Arnold Tétard  Sophie de Grouchy, marquise de Condorcet la dame de coeur - Editions CHRISTIAN PARIS 2003 - extrait - tous droits réservés.